Biographie

Il faut distinguer deux groupes s’appelant Les Aiglons,

1) Les Aiglons de Basse Terre, groupe pionnier du , originaire de Soufrière en Guadeloupe. Le groupe se forme en 1970 avec, pour chanteurs, les frères Alain D’alexis et Pierre d’Alexis; Michel D’alexis comme chef d’orchestre et trombone à pistons. Michel Nerplat le sax ténor est le compositeur de leur plus grand succès: « Kuis La ».

Ambassadeur de la musique et de la culture antillaise, ils ont porté très loin l’étendard caribéen. De nombreuse tournés dans le monde (France, Guyane, Allemagne, Belgique, Italie, Aruba, Curaçao, Canada, Martinique, Haïti, Dominique, Côte d’Ivoire…) contribuèrent à asseoir la notoriété internationale de cet orchestre sans égal en Guadeloupe. Leur plus grand souvenir reste une prestation extraordinaire effectuée face à des milliers de spectateur médusés et déchaînés au MADISON SQUARE GARDEN lors de leur passage aux ETAT-UNIS en 1979 !
22 Albums et 10 singles sont à l’actif de ce groupe…



2) Fondé en 1961, le groupe lausannois Les Aiglons a été le seul et unique orchestre de rock suisse romand à vivre totalement l’ambiance des sixties, des yé-yés et des idoles de jeunes. Avec leurs deux premiers disques, « Stalactite » et « Panorama », ils ont atteints le haut des hits-parades français, suisses, belges, américains (30e au cash-box avec “Stalactite”, sous le nom des “Eagles”), argentins, italiens et même … japonais. Créateurs d’un son et d’une technique révolutionnaire pour l’époque, ils ont vendus plus d’un million de disques dans 20 pays. Vedettes des disques Barclay de 1963 à 1965, les Aiglons sont devenus à leur tour les modèles de plusieurs autres artistes, attirés par ce que l’on appelait alors la musique électronique. Parmi eux, Jean-Michel Jarre les cite parfois en affirmant qu’ils ont été sa première source d’inspiration…

Comme les Shadows
L’histoire des Aiglons commence en 1961 au collège secondaire (lycée) de Béthusy à Lausanne. Léon Francioli et Laurent Florian, deux amis demeurant dans la même maison, décident, comme de nombreux adolescents, de monter un groupe de rock dans leur quartier de Chailly. Antoine Ottino les rejoints peu après. Le trio trouve un batteur, Michel Schmalz, fait quelques répétitions, une séance photos et lance, dans un bar de la ville fréquenté par les rockers, le « Cyrano », une promotion timide. Grâce à la virtuosité et les connaissances musicales de Léon, qui étudie le piano depuis son plus jeune âge, le groupe ne tarde pas à faire parler de lui et se produit sur quelques scènes, avec un répertoire instrumental essentiellement composé de succès des Shadows. Au printemps 1962, en constante mésentente avec Francioli, Michel Schmalz quitte le groupe. Il est remplacé par Christian Schlatter, camarade d’école de Léon depuis 1956. Après un été au cours duquel le quatuor fait de rigoureux progrès, les Aiglons participent à la première Coupe Suisse des orchestres de rock. Le 22 septembre 1962, ils se classent meilleur groupe instrumental et 4e au classement général. On se dirait au Tour de France mais ce succès va renforcer la qualité musicale de la bande.

Echec à Radio-Lausanne
Les garçons décident d’apporter un son nouveau en recrutant un cinquième musicien, lui aussi camarade de collège: Jean-Marc Blanc. Le nouvel arrivé va avoir une importance décisive pour l’avenir des Aiglons. “Nac” (son surnom) amène, en plus de son piano électrique, quelques compositions qui vont offrir aux Aiglons leur vraie personnalité. Une personnalité qui ne sera pas tellement reconnue par les patrons de Radio-Lausanne, dont les studios sont tout proches de Chailly et dans lesquels les Aiglons connaîtront l’échec. Roland Jay, qui les auditionna en novembre 1962 jugea que leur musique “manquait de relief”. Il leur conseilla de revenir dans un an. Douze mois plus tard, les Aiglons avaient vendus plus de 400 000 disques et figuraient dans les hit-parades de toute la presse française, suisse et belge. On a toujours eu beaucoup de flair du côté de la Sallaz…

Le Golf-Drouot
Fils de journaliste, Christian nourrit tout de suite des ambitions particulières pour les Aiglons. Malgré les moqueries de ses amis, il écrit au “Golf Drouot”, célèbre club parisien connu pour avoir fait sortir de l’anonymat de nombreux rockers (Hallyday, les Chaussettes Noires, les Pirates et des dizaines d’autres). Après une courte attente, la surprise est totale: Henri Leproux, le patron du lieu, se réjouit de les acceuillir. “Vous serez le premier groupe suisse à jouer sur la scène du Golf”, écrit-il à Christian, acceptant du même coup la date du 4 janvier 1963 (vacances scolaires obligent…) pour faire passer les Aiglons sur le Tremplin.
Ce premier contact avec Paris est évidemment un grand moment pour les Aiglons. Au Golf, ils rencontrent Johnny, Sylvie, Long Chris (qui leur prêtera la batterie des Daltons, son groupe), et, surtout, Ken Lean, un jeune directeur artistique travaillant pour Eddie Barclay. Suisse d’origine, Ken (de son vrai nom René Porchet) fait venir les Aiglons au studio de l’avenue Hoche pour une audition. Il les renvoie à Lausanne avec un contrat d’option et des promesses. Que personne ne prend très au sérieux. De retour en Suisse, les Aiglons mesurent la valeur de leur popularité lors d’un concert au Théâtre Municipal, le 31 janvier 1963. Ce soir-là, Antoine, le bassiste, fête ses 15 ans !
Dans la capitale vaudoise, les nouvelles vont vite. Tous les jeunes savent que les Aiglons ont été à Paris, près des stars. Le groupe entre donc dans une phase de succès qui ne s’arrêtera plus. Cela force les cinq garçons à travailler de plus belle, dans leur local de répétition du Pont-de-Chailly, interdit aux petites amies trop bavardes, aux concurrents jaloux et autres musico-espions de tous poils…

Premier disque : « Stalactite »
Ce travail se révèle fructueux. En mars, Ken Lean vint à Lausanne prendre connaissance des progrès effectués. Il est reparti satisfait, avec un bande-son enregistrée à la hâte et fixa très vite une date de séance d’enregistrement à Paris, au mois de mai. Les 20, 21 et 22, les cinq Lausannois réalisèrent donc leur rêve: enregistrer dans le même studio que les Chaussettes Noires, Vince Taylor, Brel, Aznavour ou Dalida. Mais le rêve va aller plus loin. Beaucoup plus loin. Trois semaines après ces mémorables séances, effectuées dans l’anonymat le plus complet, avec l’aide que quelques musiciens de studio, Ken Lean termine son mixage de « Stalactite » et va le présenter à Europe No1. Daniel Fillipacchi, le créateur de « SLC » ( Salut Les Copains ), l’émission que toute la jeunesse francophone écoute depuis des mois, apprécie le son et la technique des Aiglons. Il programme le titre comme « chouchou » de la semaine, au début et à la fin de l’émission (17-19 h). Le succès est immédiat. A Lausanne, dans son bureau d’apprenti de commerce, Christian Schlatter écoute, ébahi, le succès de son groupe. Les autres ne tardent pas à en faire de même: les Aiglons vont devenir des vedettes du rock.
Dans la capitale vaudoise et dans toute la Suisse romande, cette réussite fait l’effet d’une bombe. Bien plus que le « Marilisa » de Larry Greco et le « Oh Oui » des Faux-Frères, les deux premiers enregistrement de rockers romands publiés quelques semaines auparavant, « Stalactite » prend très vite la dimension d’un tube majeur, comme le « Apache » des Shadows, le « Telstar » des Tornados ou le « Red River Rock » de Johnny and the Hurricanes.

Parents méfiants
Mais cette médaille d’or a son revers. Heureux du succès de leurs rejetons, les parents des cinq garçons sont évidemment sceptiques. Et inquiets. Lorsque les différents directeurs de chez Barclay se pointent pour faire signer un contrat de trois ans entre le célèbre producteur et les Aiglons, ils reçoivent un accueil assez froid. A tel point que les discussions durent plusieurs jours. A Paris, les jeunes artistes ont souvent signé des contrats sans l’avis de leurs parents. Parfois ceux-ci se sont montrés très coopératifs. En Suisse, les méthodes modernes et surtout celles du show-business sont encore très mal connues. On se méfie donc dans le cénacle parental des Aiglons et c’est du bout des doigts et après de fermes promesses, que MM. Blanc, Francioli, Ottino et Schlatter, sont convaincus par Mme Florian que cette offre doit être acceptée. Mais les garçons vont promettre de ne pas perdre de vue leurs études et de les reprendre aux premiers signe de fléchissement du succès. Pour Laurent et Léon, qui sont absolument persuadés que leur avenir est dans la musique (ce sera vrai pour Léon seulement), la promesse est facile à faire. Pour Christian un peu moins. Mais c’est le plus enthousiaste de tous et son père n’a pas le coeur à le décevoir. Reste les deux autres. Jean-Marc, dont les frères aînés sont tous dans les affaires, dont le père dirige une grosse agence d’assurances, la perspective de devenir artiste est exclue. Idem pour Antoine, à qui son père veut pouvoir transmettre l’entreprise de plâtrerie-peinture familiale.

Tournée en France
Malgré le climat d’euphorie qui règne, on sait donc déjà que les Aiglons ne seront jamais un vrai groupe de musiciens professionnels. Mais pour l’instant, tout le monde veut profiter de cette aubaine: être vedette du disque. On ne pense qu’à l’avenir à court terme et le court terme, c’est le départ en tournée pour l’été, proposé par Radio-Luxembourg et son car-podium qui rencontre un franc succès dans toute la France.
Les Aiglons quittent donc leurs activités estudiantines lausannoises et foncent sur Paris où un agréable travail de promotion les attend avant de partir sur les plages normandes pour jouer, jouer et encore jouer. Entre juillet et août, le groupe suisse va se produire plus de 50 fois, sur les plages de Normandie. C’est un moyen idéal pour progresser rapidement mais aussi pour gagner de l’argent. Les cinq jeunes lausannois se retrouvent en effet livrés à eux-mêmes, avec une surveillance toute relative de la gestion de leur porte-monnaie. Pour certains, ce sera un apprentissage empoisonné. Car si les sommes gagnées sont importantes, surtout pour des adolescents, les dépenses le sont tout autant. A l’image de “l’Ile des plaisirs” où Pinocchio faillit se perdre, la vie des Aiglons, hors du contexte purement musical, ne sentait pas très bon. Les frais d’hôtels, les restaurants, les loisirs tentants (casinos, karting, plages, bars, restos, filles, etc.) tout cela creusait des trous dans le budget et on en connaît qui tombèrent dans le panneau et ne montrèrent pas un grand sens des économies, la principale qualité du Suisse moyen!
Mais peut-on leur en vouloir?

Dans la presse
En parallèle à leurs concerts, les Aiglons sont très sollicités par la presse. Journalistes et animateurs de radios se bousculent pour connaître ces étranges p’tits Suisses. On les invite même à un défilé de mode dans les salons parisiens de Christian Dior, où Paris-Match fera un reportage-photo des Lausannois à la découverte de la haute couture. Très souvent programmés, avec interview à la clé, dans les émissions de jeunes, Léon et ses potes apprennent vite le métier de star. On voit leur têtes dans tous les journaux à la mode et Jean-Marie Périer, le photographe des vedettes, leur accorde une demi-journée de séance sur une Jaguar Type E bleue. La photo trônera en novembre dans le mensuel « Salut les Copains ». Un must…
En septembre 1963, le groupe rentre à Lausanne, tout auréolé de gloire, de succès. Les ventes de disques ont dépassé les pronostics les plus audacieux, la presse française présente les Aiglons sous toutes les coutures. « Salut le Copains », le magazine le plus vendu leur octroye (en plus de la photo de Périer) quatre pages de textes avec le traditionnel tableau de leurs préférences. Il sont dans Cinémonde, Cinémusic-Magazine, Paris-Match, Bonjour les Amis, Age Tendre, mais aussi, en Suisse romande, dans l’Illustré, le Radio-TV Je Vois Tout, la Tribune de Genève… A Lausanne, ils sont des stars, reconnus partout, choyés par tous. Cela en devient gênant… Et les empêchent de travailler la… musique.

Deuxième disque
C’est sans doute pour cela que la préparation du second 45 tours, dont l’enregistrement est prévu début octobre, juste avant de partir en tournée avec Gene Vincent et les Chats Sauvages, est un peu bâclée. Pas tellement sur le plan musical car les quatre nouveaux titres prévus sont bien rôdés, mais plutôt dans le domaine du sérieux dans le travail de studio. Panorama, le futur tube créé cette fois par Léon, nécessite un cinquantaine de prises au studio Hoche. De quoi énerver Ken Lean, personnage singulièrement impatient. Le directeur artistique des Aiglons va un peu bâcler la prise de son et, pour comble de malheur, le 4e titre prévu ne passe pas du tout.
Le second 45 tours est aussi un succès, moins foudroyant que « Stalactite ». Pourtant, « Panorama », le nouveau titre-phare, semble bien supérieur à « Stalactite ». L’ambiance est tout aussi forte, la mélodie plus accrocheuse et les effets sont nettement plus puissants. Malheureusement, le mixage de Ken Lean laisse un peu à désirer, notamment au niveau de la basse qui disparaît alors que la partition écrite par Léon est grandiose. Pendant le solo, les notes de basse font penser à du JS Bach. Dans ce disque, il y a également deux slow magnifiques: « Dans le Vent » et « De l’Amour ». Le quatrième titre proposé (Expo 64) ayant été refusé par Ken Lean, le groupe décide de reprendre une chanson de Johnny Roulet, alias Tony Rank, pour lequel les Aiglons ont enregistré un accompagnement. La partie chantée est reprise par Léon à la guitare. Mais cette idée est mauvaise. Pas tellement en raison de la façon de jouer, qui est bien appréciée. Mais le thème, dédié à l’Exposition Nationale suisse qui doit s’ouvrir au printemps prochain à Lausanne, n’accroche personne. Et en tout cas pas les responsables de l’Expo. De plus, les Aiglons ont de la peine à jouer ce titre sur scène. Et pour cause: la batterie est jouée par un musicien de studio prévu pour Tony Rank et l’orgue est tenu par Oreste “Cookie” Cristuib, qui remplacera d’ailleurs Jean-Marc Blanc, lorsque celui-ci quittera le groupe un an plus tard.

Avec Gene Vincent
Bref, la réalisation de cet « Aiglons No 2 » est chaotique. Elle est suivie d’une autre expérience de mauvaise qualité: la tournée “Age Tendre”, organisée par un certain Jean-Claude Camus (devenu producteur de Johnny Hallyday). Ce personnage sympathique devait sans doute faire ses premières expériences car, on peut le dire, son organisation fut une catastrophe. Dans ce spectacle, les Aiglons apparaissaient en “vedette anglaise” (sic), c’est-à-dire avant-dernier artiste avant l’entracte. Avant eux, ils y avait le “régional de l’étape” (un groupe ou chanteur qui débutait le spectacle vers 20 heures, Ron et Mel (rockers-acrobates), Moustique (qui venait de sortir son premier disque), les Sunlights. Après les Aiglons, les Chats Sauvages terminaient la première partie et la vedette du show était Gene Vincent, accompagnés par les Sunlights.
Après une semaine de répétitions matinales sur la scène de… l’Olympia, la tournée démarra à Lens-Roubaix-Tourcoing, avant d’aller en Belgique et de revenir en France (Nantes, Angoulême, Poitiers, Amiens, etc.). Tout avait l’aspect d’un certain bonheur. Mais les ennuis commencèrent. L’intendance ne suivait pas, les cachets promis par contrats non plus. Soucis financiers, petits bobos, fatigue accumulée lors de déplacements incohérents, l’ambiance tourna au cauchemar. Après trois semaines de tournée, la troupe se produisit à Amiens, en début de soirée et devait faire un second spectacle à Paris. A la Mutualité, archi-comble, le retard exaspéra le public. Dans une bagarre, un spectateur agité tomba du balcon et se tua. Les Aiglons arrivèrent sur scène dans une ambiance de guerre civile et il fallut battre en retraite. Dans les coulisses, les rockers cherchaient avant tout à protéger leur matériel, mis en danger par le risque d’émeute. Finalement, les Sunlights entrèrent en scène avec Gene Vincent, celui que le Tout-Paris du rock attendait. Cette apparition ne calma pas vraiment les 5000 spectateurs mais permit au reste de la tournée d’évacuer des coulisses rendues inhospitalières par un service de sécurité incompétent et débordé- L’incompétence paraissait d’ailleurs être le leitmotiv de cette tournée. Jean-Claude Camus, peu présent lorsqu’il y avait des problèmes, a dû faire des progrès pour devenir le patron des tournées de Johnny Hallyday!

Retour en Suisse
Le lendemain de ces évènements, les artistes de la tournée se réunirent au Wepler, place Clichy. Presque tous n’étaient plus payés depuis plusieurs jours. La vie trépidante s’était muée en cauchemar. Comment payer les hôtels, les taxis, les restaurants? Si cette situation pouvait encore se concevoir pour les Chats Sauvages, bien soutenu par leur management et leur maison de disques, il n’en était pas de même pour les autres et surtout pour les Aiglons, dont les réserves financières étaient à zéro. Les Suisses demandèrent donc des avances de fonds, sans quoi ils quittaient la tournée. Ken Lean joua un rôle obscur dans cette affaire. A-t-il touché des sommes non remises au groupe suisse? Avait-il décidé de bouder ses protégés? Toujours est-il que le directeur artistique des Aiglons brilla par son manque de compétence, lui aussi, dans la gestion morale des affaires. Fauchés, démoralisés, déçus, les cinq Lausannois décidèrent de rentrer à Lausanne, en jetant leurs derniers billets de banque dans les caisses de la SNCF et prendre le train, simple-course, pour la Suisse. Un matin blafard, Christian, le batteur, débarqua chez ses parents avec 50 centimes en poche et quelques parasites récupérés dans les WC malpropres d’un bistrot ou d’un hôtel crasseux visité pendant cette tournée ratée.

Tournée romande
De retour dans leurs foyers, les Aiglons ne manquèrent pas de travail. Il y avait le troisième disque à préparer pour décembre et, surtout, une nouvelle tournée, en Suisse romande, à mettre au point. Ce périple à domicile, les Lausannois vont le faire en vedette. Mais sont-ils prêts à jouer ce rôle? Sur le plan purement technique, la réponse est affirmative. Mais, une fois de plus, cette tournée fut mal organisée. Voire pas organisée du tout. Marco Vifian, un jeune ingénieur lausannois désireux de fréquenter les milieux du show business, se hasardait à cette occasion à diriger une entreprise qui le dépassait passablement. Au programme du spectacle, les Aiglons, donc, en vedettes. Avant eux, la jeune débutante Evy. Promue vedette-éclair par Ken Lean, cette parisienne n’avait pas encore vendu un disque en Suisse que Vifian, sur l’influence malsaine du directeur artistique des Aiglons, accepta de mettre en seconde tête d’affiche une parfaite inconnue des Romands. Première bourde. Le début du programme de la “Tournée des Copains”, emmené par deux groupes lausannois, les Sorciers (qui venaient à peine de sortir un 45 tours sans garantie de succès) et les Tricheurs, un groupe, également de Lausanne, mais dont les performances étaient trop frêles, paraissait très maigrichon. Deuxième bourde. Troisième bourde: les Aiglons avaient signés, avant cette tournée, plusieurs contrats pour des concerts isolés. Il fallu donc les remplacer, à l’étape de Lausanne notamment. Quatrième bourde: Vifian engagea un jeune chanteur-animateur, Jean Miguel, pour assurer la présentation. Le Lausannois était peut-être un excellent chanteur – il avait connu entre autres Judy Garland à Londres – mais se révéla un piètre Monsieur Loyal. Moqueur envers le public, désagréable dans ses propos, il s’attira très vite l’ire du public. A La Chaux-de-Fonds, notamment, il fallut presque protéger sa sortie car il avait littéralement insulté les Chaux-de-Fonniers avec un mépris bien maladroit.
Cette tournée en Romandie tourna donc… très mal. Pas payés, mal hébergés, les jeunes artistes comprirent très vite que cette nouvelle expérience était mauvaise. A Lausanne, dernier jour de la tournée, les Aiglons jouèrent en ouverture de programme, laissant la vedette du spectacle aux Faux-Frères, l’autre groupe lausannois très connu, pour pouvoir se déplacer à Yverdon et jouer en fin de soirée. Le concert dans la capitale du Nord-vaudois fut un triomphe¸ malgré quelques incidents. Quelques excités lancèrent en effet un œuf sur la guitare d’Antoine Ottino. Ce dernier inaugurait ce soir-là une splendide Fender Jazz Bass, commandée avec difficulté depuis plus de six mois aux Etats-Unis.

Bon matériel
A ce propos, les Aiglons furent également un groupe toujours à la pointe du progrès. Les guitares électriques Fender représentaient à l’époque le matériel le plus recherché. Les Aiglons achetèrent les deux premiers exemplaires de cette guitare en vente à Lausanne, deux Stratocaster rouge/blanc (Laurent) et l’autre blanche avec filet bleu, baptisée Baby Blue (Léon). Quant à Jean-Marc Blanc, il fut le premier en Suisse à utiliser un modèle d’orgue électronique Hohner, avec lequel il donna le son définitif du groupe. Côté batterie, Christian utilisa une Impérial blanche durent les premiers mois, avant de choisir une magnifique Premier blanche nacrée à cinq fûts. Lors des tournée en France, il disposa également de plusieurs instruments (Gretsch, Asba, Ludwig). Dans le domaine de la sonorisation, les Aiglons furent aussi les premiers à utiliser une sono centrale pour les guitares et l’orgue (Meazzi) alors qu’Antoine utilisait un ampli spécial Gibson. A partir des la tournée Gene Vincent, tout le groupe fut sonorisé sur des amplificateurs Merlot, avec quatre baffles gigantesques fabriqués spécialement pour eux.

Frottements avec Ken
Au terme de deux tournées calamiteuses et peu lucratives, les Aiglons (et leur parents) décidèrent de ne plus accepter de longs périples et de se contenter de répondre eux-mêmes aux (nombreuses) sollicitations, de fixer eux-mêmes leur programme de concerts. Cette décision provoqua la colère de Ken Lean. Le génial directeur artistique d’Eddie Barclay commit à ce moment sa première erreur. En décembre 1963, le groupe se réunit à nouveau au studio A de l’avenue Hoche, avec 4 ou 5 morceaux nouveaux, composés par Léon et Jean-Marc. Ken Lean se lança alors dans un numéro de mauvaise foi incroyable et auquel les jeunes gens n’étaient pas préparés. Engueulades et frictions se succédèrent, en particulier avec Christian Schlatter, devenu (par la force des choses) persifleur patenté. Ce rôle, généralement dévolu aux… batteurs, Chris va le jouer jusqu’à la limite de l’exagération. Un mot de trop, un soir d’orage, fit sortir Ken Lean de ses gonds: il agressa physiquement le récalcitrant. Ce dernier, sportif d’élite à Lausanne, ne se laissa pas faire et rendit les coups. Christian trouva aussi une aide providentielle: celle du père d’Antoine Ottino qui servit à la fois pour calmer la colère de l’irascible Ken, mais aussi pour faire un rapport précis aux parents des Aiglons qui conseillèrent immédiatement aux Aiglons de s’éloigner de ce directeur artistique trop impulsif. Cette décision provoqua le renvoi des séances d’enregistrements au printemps 1964. Entretemps, et pour d’autres raisons, Ken Lean fut remercié par Eddie Barclay et alla offrir ses services à la maison Pathé-Marconi. Ken y réalisa quelques disques instrumentaux, avec grand orchestre, mais sans le talent nécessaire pour convaincre. Il enregistra aussi un autre groupe suisse, les Volcans (Montreux), avant de disparaître en Italie où il mourut dans un accident de la route en 1971.

Troisième disque
Les Aiglons n’avaient donc plus de chaperon à l’intérieur de leur maison de disques. Mais comme les responsables de chez Barclay estimaient que le groupe était important, ayant vendu plus de 500 000 disques en France, 150 000 aux Etats-Unis (sous le nom de Eagles!), on proposa aux Aiglons de travailler sous la direction de Jean Fernandez. Celui-ci n’était pas le premier venu. Il avait découvert et commercialisés les Chaussettes Noires en 1961. Avec les Lausannois, il va faire du bon travail, propre, très professionnel. Mais il n’apportera pas l’étincelle de folie qui convient pour faire redémarrer les Aiglons. Jean est avant tout très occupé par Eddy Mitchell. Depuis qu’il chantait en solo, Schmoll est devenu un artiste- phare pour la maison Barclay. Il enregistra à Londres et M. Fernandez avait donc peu de temps à accorder aux Aiglons. Deux ou trois jours de séances sans plus. Comme les titres présentés par le groupe n’étaient pas réellement des chefs d’œuvre, il ne faut pas s’étonner si la préparation du 3e disque, sa promotion et son lancement passèrent un peu inaperçu. De plus, la gloire des groupes instrumentaux avait vécu. Les Beatles, les Rolling Stones et les Kinks étaient en train de changer la mode.

Rendez-vous ratés
Les Aiglons, malgré plusieurs concerts en Suisse, en France et en Belgique, semblent végéter. On pense que l’ouverture de l’Exposition Nationale, en avril 1964, va leur permettre de consolider leur popularité. C’est raté. Les organisateurs de la grande manifestation, qui dure pendant six mois, font peu de cas des rockers. Certes, les Aiglons ont donné un petit coup de main à la promotion de l’Expo en publiant “Expo 64” sur leur deuxième 45 tours. Mais cela ne suffit pas à leur ouvrir les portes de la foire. On contraire. Beaucoup de groupes de rock joueront dans les différents établissements de l’Expo. Certains y trouveront même une forme de lancement. Pas les Aiglons, qui ne réaliseront que quelques émissions radio dans le studio de la Radio romande, et un seul concert, dans la grande Halle des Fêtes, par une chaleur à ne pas mettre un rocker dehors et avec une sono complètement pourrie.

Non à Clo-clo !
Sur le plan parisien, leur étoile a aussi considérablement pâli depuis qu’ils ont refusé, en février 1964, de signer un contrat de deux ans avec l’0rganisation de Claude François. Christian Schlatter raconte comment les choses se sont passées :
« Le soir de la clôture des Jeux olympiques d’hiver à Innsbruck, je suivais l’événement à la TV, en compagnie de mes parents, à Lausanne. Le téléphone sonne. Ken Lean appelle de Paris pour informer les Aiglons que Paul Ledermann, agissant pour Claude François, aimerait faire signer un contrat d’exclusivité aux Aiglons. Il s’agirait, un peu à la manière de Cliff Richard avec les Shadows, d’attacher le groupe suisse aux tournées de la vedette française. Les Aiglons assureraient la première partie du spectacle et accompagneraient Clo-Clo après l’entracte. Une vraie consécration! Surtout que les conditions étaient intéressantes: deux ans de contrats, 15-20 concerts par mois, plus de 500 francs par musiciens et par concert. N’importe quel groupe français, américain ou anglais aurait accepté les yeux fermés. Mon père, qui agissait un peu comme band-manager, prit le lendemain contact avec les autres parents des Aiglons. Si la mère de Laurent et celle de Léon paraissent favorables, il n’en fut pas de même pour Messieurs Blanc et Ottino. Les deux pères estimaient que l’engagement était trop long, signifierait l’abandon des études de Nac et Antoine. Ils refusèrent cette proposition. Que faire? Je pris aussitôt contact avec Paul Ledermann et lui proposais le remplacement immédiat et sans difficulté des deux musiciens par Oreste “Cookie” Cristuib (qui tournait déjà depuis plusieurs mois avec les Aiglons et enregistra notamment « Expo 64 ») et Michel Klaus, bassiste qui connaissait parfaitement le répertoire du groupe. Malheureusement, Paul Ledermann affirma que Claude François voulait les cinq musiciens d’origine. Le projet s’écroulait donc. Quelques années plus tard, j’ai appris, par la bouche de Clo-Clo, que c’est en réalité Ledermann et Ken Lean qui avaient décidés de torpiller le projet. Claude m’affirma qu’il se moquait bien du nom des musiciens : c’était leur son qu’il voulait associer à son spectacle ».
Le refus de cette offre en or détruisit, on le comprend, le crédit qui entourait le groupe suisse. A Paris, les Aiglons passaient désormais pour des enfants gâtés et capricieux. Dommage…

La fin
A la suite de l’enregistrement du troisième disque, les Aiglons passèrent l’année 1964 pratiquement séparés. A l’automne, Jean-Marc et Antoine décidèrent de quitter la formation. A la fin de l’année, Laurent Florian fut victime d’un grave accident de voiture. C’est donc Francioli et Schlatter qui allèrent, avec Cookie Cristuib, Michel Klaus et Michel Saugy (ex-Sorciers), préparer et enregistrer le quatrième disque prévu pour le début 1965. La prise de son a été assurée par Marco Vifian, entré au service de Barclay à la place de Ken Lean.
On croit un moment que les Aiglons vont rebondir car les titres du super 45 tours sont assez bons. Le disque comporte notamment « Rosko », une création très rock’n’roll de Léon, en hommage à l’animateur américain « Président Rosko » qui fait fureur en France sur les ondes de RTL. Les sonorités sont davantage proches de la mode british-rock qui est à la mode. Mais ce sera un nouvel échec. Le mixage laisse à désirer et l’ambiance du groupe est cassée lorsque la maison de disque publie la pochette des 45 tours avec les musiciens d’origine, oubliant totalement une séance de photos réalisée avec la nouvelle équipe. Le disque bénéficie de peu de promotion et on réalise que les Aiglons sont relégués au statut d’artiste en retraite…
Pour ne rien arranger, le groupe manque un rendez-vous avec la scène de l’Olympia et oublie de se présenter à un « Musicorama » en direct sur Europe 1! C’est le coup de grâce. Malgré quelques contrats glanés en Allemagne (février 65) et en Italie (juillet 65), les Aiglons décident de stopper leurs activités.
Léon Francioli et Christian Schlatter tenteront, jusqu’à la fin de 1966, de remonter un groupe (The Sounds), mais le courage manqua. Malgré de bonnes perspectives musicales, la nouvelle formation, dont le style faisait un peu penser à du Pink Floyd « avant Pink Floyd », ne trouva pas les débouchés indispensables au succès. Pas trop contents de repartir de zéro, Léon décida d’entrer au Conservatoire de Lausanne et d’y assouvir son rêve de toujours : devenir contrebassiste virtuose… Quant à Christian Schlatter, il fut obligé de faire son école de recrue et fut convoqué dans les écoles de cadres.

L’aventure des Aiglons avait pris fin.

Membres:
* Guitare solo : Léon Francoli, puis Michel Saugy
* Orgue électronique : Jean-Marc Blanc, puis Oreste « Cookie » Cristuib
* Guitare rythmique : Laurent Florian
* Basse : Antoine Ottino, puis Michel Klaus
* Batterie : Christian Schlater

Modification faite par mandrak2000 le 2 avr. 2010, 7h32m

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